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Colloque international : Faire silence : expériences, matérialités, pouvoirs

Date: 
04/06/2019 - 07/06/2019
Date limite: 
20/12/2018

 

Le langage n’est pas notre patrie. Nous venons du silence et nous avons été dévoyés quand nous marchions encore à quatre pattes dans cette terre d’Égypte où nous avons connu l’état des plus indigents des êtres de ce monde.

Pascal Quignard

Le colloque international "Faire silence. Expériences, matérialités et pouvoirs" se propose d’envisager le silence dans sa dimension pratique, comme un objet, une conduite, une prise esthétique ou politique. En accueillant et en confrontant les points de vue de plusieurs disciplines universitaires - acoustique, anthropologie, études des sciences, histoire, linguistique, littérature, muséologie, musicologie, sociologie, sciences de l’information et de la communication - et pratiques artistiques - musique, poésie, cinéma, en particulier, ce colloque entend étudier comment se manifeste l’existence d’un faire silence à travers les modalités matérielles, symboliques et politiques du silence.

Les communications s’inscriront dans les axes suivants :

1. La fabrique du silence. Le silence est par essence ce qui fait défaut, et comme le soutient John Cage, le silence n’a pas d’existence ; seules existent des stratégies pour le faire exister. L’architecture a contribué de longue date à favoriser ce silence « dont les hommes ont besoin », comme le rappelle Le Corbusier à propos du couvent de La Tourette, silence qu’il a placé au cœur de son œuvre (Formes du silence, 2016). De leur côté, les historiens des sciences ont entrepris d’explorer les techniques qui historiquement ont doté les salles de concert de conditions pour entendre dans le silence (Thompson, 2002). Entre commande de client et techniques de construction, le silence résulte ainsi d’une construction sociale dont le colloque cherchera à déterminer les étapes. Il conviendra, en premier lieu, d’explorer la place que les sciences cognitives laissent au silence et à sa perception depuis son usage métaphorique par Austin de « silence des sens » (Austin, 2007), en saisissant les récentes transformations du champ en ce domaine. D’autres perspectives existent : il faudra analyser comment les études urbaines qui ont développé la notion de paysage sonore ont proposé une interprétation du silence comme “fait construit” (voir Amphoux & alii, 1996). Matérialisation du silence, sa notation participe de sa construction. Le colloque pourra s’intéresser à toutes formes de notation qui matérialisent le silence dans l’écriture, que celle-ci soit linguistique, théâtrale ou musicale.

2. Les esthétiques du silence. Le silence trouve sa contrepartie graphique dans l’espace vide, le blanc typographique, et bien souvent, « la logique est celle du signe : le vide présent fait signe pour un plein absent » (Dessons, 2005, p.51). Le faire silence relève bien des fois d’un acte de création artistique. John Cage, par son « morceau qui ne contien[t] aucun son », usuellement appelé 4’33 pour piano, invite à penser le silence comme un objet musical en soi. En poésie contemporaine, le faire silence entre dans la composition de l’œuvre, s’incarne dans le vers. Marie-Claire Bancquart insère des blancs qui sont autant de silences « le plus souvent entre les vers, quelquefois dans le vers même » (2010, p. 48). Lorand Gaspar, pour qui « le silence est peut-être une plénitude de la langue » (1978, p.116), place un tiret à la fin de certains vers dans une forme de recueillement de la parole que le silence envahit. James Sacré, lui, intitule son prochain opus Figures de silence, reposant peut-être la question du faire silence en déclinant ses formes d’apparition. Dans l’écriture cinématographique, le silence contribue de façon magistrale à la mise en scène du propos. Le silence cinématographique peut participer de la « musicalité filmique », il « est (naît de) rencontres, combinaisons, agencements, et bien sûr pas seulement de sons. On le fabrique, on le produit comme et avec le reste des éléments qui font un film, et dans le même mouvement qu’on produit de la durée, de la vie, du réel » (Prenant, 2006, p.84). La finalité artistique du faire silence dans l’écriture cinématographique peut aussi se lire dans l’absence de paroles intradiégétiques ou extradiégétiques. Dans le colloque, chercheurs, artistes et ingénieurs pourront présenter leurs réflexions ou leurs créations sonores faisant la part belle à la fabrique du silence (Capeille, 2017), ainsi que leur choix d’abandonner la voix off, voire la bande son, dans leurs fictions ou documentaires

3. La trame du silence. Faire silence, c’est ne pas vouloir ou ne pas pouvoir dire. Les béances du discours des sciences coloniales sont désormais connus (Stoler, 2009). Le colloque pourra poser la question de la place, du statut à accorder à ces silences volontaires dans la pratique des anthropologues, historien-ne-s et des juristes, à la façon dont ces silences peuvent être instruments de pouvoir, tant « refuser d’entendre et de voir l’autre, l’empêcher de laisser une trace, c’est le condamner à une forme de non-être » (Corbin, 2016 [1994], p.16) et ainsi, en les réduisant au silence, les condamner à une invisibilité sociale et historique (Le Blanc, 2009). Dans une perspective plus testimoniale, faire silence c'est aussi ne pas pouvoir ou ne pas vouloir « faire récit » (Ricoeur), ou faire récit autre. Modèle du genre, la correspondance de Poilus peu- lettrés (Corpus 14, Steuckardt dir.) dans laquelle les récits de bataille s’écrivent peu. Mais le silence (auto-)imposé peut toutefois se rompre, et mener du côté du lapsus linguae ou du lapsus calami (Rossi & Peter-Defare, 1998) ; ces échappés de la langue et du silence représentent alors des « événements d'énonciation » au sens où ils font « effraction dans une chaîne discursive » (Fenoglio, 1997). La parole retranchée peut donc laisser des traces, et la question de son repérage et de son interprétation s’impose. Il sera à ce titre intéressant de voir comment l’analyse de corpus grâce notamment aux outils de textométrie peut contribuer à définir, circonscrire, mesurer les traces révélatrices d’un faire silence. Les récits ou absence de récit de certaines expériences traumatiques, tant collectives que personnelles, qu’elles soient objet de témoignage ou mise en mots dans la littérature, n'en sont pas moins pratiques. Les conditions de leurs mises en œuvre, comme les modalités de recouvrement de la parole, restent à étudier pour comprendre finalement comment on « brise le silence ».

4. La tactique du silence. Considéré du point de vue de ses effets, le silence se fait tactique ou stratégie. Les rhéteurs et les moralistes considèrent le silence comme un art de la parole, l’« art de faire quelque chose à l’autre par le silence » (Dinouart, 1987, introduction par Courtine et Haroche). Dans son Art de se taire (1771), l’abbé Dinouart reconnaît « un silence prudent, et un silence artificieux. / Un silence complaisant, et un silence moqueur. / Un silence spirituel, et un silence stupide. / Un silence d’approbation, et un silence de mépris. / Un silence de politique. / Un silence d’humeur et de caprice (Dinouart, 1987 [1771], p. 69). Dans le cadre des interactions verbales, le silence est envisagé comme un élément structurant des échanges. Il permet l’alternance des tours de paroles (switching pauses, gap ; Larouche-Bouvy, 1984 ; Kerbrat-Orecchioni, 1995). Ses usages sont fortement variables culturellement, par exemple en France, un silence prolongé entre deux tours de parole devient pesant, “on éprouve alors le besoin de le meubler, ou de le justifier » (Kerbrat-Orecchioni, 1995, p. 163). Le faire silence, quand il mène à l’échec perlocutoire ou à un dysfonctionnement (ne pas répondre volontairement à une question ; des pauses trop longues entre les tours de parole), révéler en filigrane la présence d’une conduite ritualisée que le locuteur transgresse (politesse). Il est aussi possible de faire silence pour inciter l’interlocuteur à prendre la parole (Cheyronnaud, 1997). Ce colloque pourra en outre s’intéresser aux manières dont le silence peut révéler les rapports avec autrui dans l’échange verbal, parfois rapports de pouvoir tels qu’ils s’expriment dans les groupes ou dans les pratiques rituelles (Lakoff, West & Zimmerman, 1975, inégalité de genre; Lazar, 2001, inégalité de génération; Taylor 2017, pratiques culturelles silencieuses des chants magiques Jivaro; Starhawk, 2015, Vercauteren, 2011, micropolitique des groupes). Enfin, il sera possible de définir des usages politiques du silence, par exemple à travers l’analyse de discours politiques (S. Montiglio, 1994; D. Barbet, J.-P. Honoré éd., 2013) ou de politiques environnementales (Carson, 1962; Murphy, 2005; Abram, 2014).

5. L’écologie du silence. S'il peut être un jeu ou une prise pour l'expérience de création, d'écoute ou de lecture, le silence demeure parfois subi et son expérience est alors négociée dans des espaces aux contraintes spécifiques (ou lieux sociofuges, Sommer, 1967). Les salles de la classe, les bibliothèques, certaines salles de spectacle, entre autres lieux, sont bien souvent de ces espaces où est attendu le silence. Si l'historicité du faire silence dans les salles de concert et de théâtre a été largement documenté (Bisaro & Louvat-Molozay, 2017), il convient à présent de comprendre comment se négocient en pratique, et en morale, ses injonctions (plus ou moins contraignantes) et comment elles informent les pratiques quotidiennes des acteurs qui parcourent ces espaces. Les pratiques et les lieux explicitement et volontairement « silencieux » peuvent aussi faire l'objet d'investigations empiriques : les silent parties (ou « soirées-casques »), la retraite ou le silence monastique, les espaces « silence » des trains, méritent d'être étudiés en tant qu'ils constituent des « laboratoires » de la pratique du faire silence et invitent à s’interroger sur la marchandisation du faire silence. Ces espaces constituent par ailleurs un observatoire privilégié des « obstructions au silence » et des réactions qu'elles occasionnent, comme autant de ruptures (bruyantes) de cadre (Goffman, 1991). Un autre angle d’attaque sur l’écologie du silence pourra être de relever ses ambiguïtés, sa réception paradoxale, particulièrement dans les contextes urbains où un mouvement critique semble particulièrement le rechercher, mais où ses apparitions se révèlent régulièrement problématiques; on a ainsi pu parler de « silence potentiellement dangereux » pour les coordinations urbaines dans le cas des voitures électriques (Pecqueux, 2012).


Modalités de soumission

Les propositions de communication, de 500 mots maximum, comportant un titre provisoire et une bibliographie, devront être adressées, à Stéphanie Fonvielle stephanie.fonvielle@univ-amu.fr et à Christelle Rabier christelle.rabier@ehess.fr, en précisant dans l’objet: “AAC Faire silence”.

Elles seront rédigées en français ou en anglais et comporteront les informations suivantes:

  • nom
  • prénom
  • affiliation(s)
  • notice bio-bibliographique 


Date limite de soumission : 20 décembre 2018

Notification de décision : 20 janvier 2019

Lieu : EHESS - Vieille Charité, 2 rue de la Charité 13002 Marseille


Comité d’organisation :

Jocelyn Aznar (EHESS/ Credo), linguiste 


João Fernandes (Paris 8, Musidanse), musicologue 


Judith Dehail (AMU/LESA), muséologue 


Stéphanie Fonvielle (AMU/ CNE), linguiste 


Régis Lefort (AMU/CIELAM), littéraire 


Isabelle Luciani (AMU/ Telemme), historienne 


Julie Métais (EHESS/IIAC-LAHIC), anthropologue 


Laure Mouchard (EHESS/CNE), sociologue 


Luigia Parlati (EHESS, Centre Georg Simmel), anthropologue 


Anthony Pecqueux (CNRS/AAU Cresson), sociologue 


Christelle Rabier (EHESS/CNE), historienne des sciences 


Jean-Christophe Sevin (UAPV, CNE), sciences de l’information et de la 
communication 
Comité scientifique/ Scientific Advisory Board 


Roberto Casati (EHESS, Institut Jean Nicod), cognitiviste 


Jacques Cheyronnaud (CNRS, CNE), ethnomusicologue

Jérôme Dokic (EHESS, Institut Jean Nicod), philosophe 


Christine Esclapez (AMU, PRISM/CNRS), musicologue 


Irène Fenoglio (ENS, ITEM), linguiste 


Denis Laborde (EHESS, Centre Georg Simmel), ethnologue 


Régis Lefort (AMU, CIELAM), littéraire 


Jean-Claude Carpanin Marimoutou (LCF, Université de La Réunion), littéraire 


France Martineau (Université d’Ottawa, Polyphonies du français), sociolinguiste et 
anthropologue

Pierre Saint-Germier (Aarhus University), philosophe 


Makis Solomos (Université Paris 8, Musidanse), musicologue 


Jean-Paul Thibaud (CNRS - AAU CRESSON), sociologue 


Cécile Van den Avenne - (Université de Paris-3), sociolinguiste 


Basile Zimmerman (Université de Genève, Institut Confucius), sinologue 


 

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