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NOESIS n°36 (2021) — « Danse et philosophie »

Date limite: 
30/07/2020

NOESIS n°36 (2021) — « Danse et philosophie »

La question du rapport entre danse et philosophie a connu, ces dernières décennies, un important regain d’intérêt, non seulement parce qu’un regard nouveau sur des « pratiques dansées » en constante évolution a suscité la réélaboration d’un certain nombre de problèmes traditionnellement considérés comme « philosophiques », mais aussi parce que, à la lumière de cette attention renouvelée à ce que de telles pratiques avaient de spécifique, c’est la philosophie elle-même qui s’en est souvent trouvée en retour questionnée quant à certains partis-pris méthodologiques et ontologiques constitutifs de son histoire longue, et mise en demeure d’interroger la pertinence de certaines de ses catégories les plus fondamentales.

Ce dossier de Noesis entend réfléchir sur les modalités, le sens et les enjeux de ce dialogue renouvelé entre danse et philosophie, selon une pluralité de perspectives qui pourront notamment — mais pas exclusivement — s’inscrire dans les trois axes suivants : 

    1/ L’histoire de l’idée de « corps » et le problème de la spécificité du corps dansant

S’il est relativement aisé d’identifier, chez les auteurs de la tradition philosophique moderne ou contemporaine, des modèles de la corporéité ayant effectivement conduit à une saisie spécifique du corps dansant (Spinoza, Nietzsche, Bergson, la phénoménologie, Simondon ou Deleuze, etc.), on chercherait avec sans doute plus de difficultés des « philosophies du corps » qui se soient explicitement édifiées au fil conducteur de sa faculté de danser. D’où une tendance contestable à l’extrapolation qu’adopte parfois les études en danse lorsqu’elles mobilisent ces modèles pour s’en saisir — que l’on songe simplement à la fortune, dans de tels travaux, de la philosophie du corps développée par Merleau-Ponty, lors même que la Phénoménologie de la perception ne comporte que trois occurrences, au demeurant assez inessentielles, du terme même de « danse ». D’où également le danger que ces modèles comportent peut-être dès lors qu’ils ne se trouvent convoqués par la philosophie que pour traiter une série de problèmes pour lesquels ils n’ont pas été élaborés. Est-il par exemple légitime, pour appréhender la danse, de faire fond sur cette thèse — elle-même merleau-pontyenne mais partagée par la plupart des phénoménologues de la tradition — d’une inséparabilité du mouvement et de la perception ? Le corps qui danse est-il un corps qui, essentiellement, perçoit, et le mouvement dansé doit-il nécessairement être articulé au monde perçu et à son hypothétique « logos esthétique » ? De même et pour ne prendre ici qu’un second exemple, est-il pertinent, comme le fit une longue tradition philosophique — de Maine de Biran à Bergson ou Valéry en passant par Ravaisson — d’appréhender la danse au prisme de l’opposition, historiquement et conceptuellement très chargée, du mécanisme et de sa sublimation, de la Nature et de la Grâce ? Bref, est-il adéquat d’appliquer au corps dansant des catégories préétablies issues d’une histoire de l’idée de corps à laquelle la danse n’a en elle-même que peu contribué, ou devons-nous au contraire nous astreindre, pour nous en saisir, à mobiliser des catégories sui generis ?

    2/ La place de la danse dans l’esthétique et dans l’histoire de l’« idée d’art »

S’il est communément admis que l’esthétique moderne, dans le sillage de l’Æsthetica de Baumgarten, naît d’une reconnaissance de l’autonomie et de la légitimité propre d’un savoir sensible à l’égard de toute connaissance intelligible ou conceptuelle, le système des beaux-arts qui historiquement en découle et trouve par exemple dans la Critique de la faculté de juger une cristallisation remarquable, n’en demeure pas moins pour l’essentiel centré sur la catégorie d’ « objet », laissant hors du champ d’investigation de la philosophie de l’art toute pratique qui échapperait par principe aux canons traditionnels de l’objectivation — ou qui, pour reprendre l’expression désormais bien connue de F. Pouillaude dans Le désœuvrement chorégraphique, se révèlerait intrinsèquement « désoeuvrée ». Mais en ce sens, cette ostracisation de la danse constitutive des théories classiques de l’art pourrait bien n’être que l’autre versant d’une certaine « idée d’art » elle-même liée à une « métaphysique de la production » et au paradigme de l’œuvre — et ce sont justement une telle idée, une telle métaphysique et un tel paradigme que la tentative d’interroger la danse pour elle-même permettrait de remettre en question.

3/ Portée et limites du paradigme « institutionnel » dans la saisie du « devenir-art » de la danse

C’est alors la possibilité d’aborder positivement la danse hors d’un tel paradigme de la « production » qui se pose. Dans la lignée des travaux menés par N. Heinich et R. Schapiro dans De l’artification. Enquêtes sur le passage à l’art, la philosophie de l’art insiste désormais volontiers sur la labilité et la porosité des frontières qui séparent l’art et le non-art, et sur l’ensemble des processus qui, précisément, «  institutionnalisent l’objet comme œuvre, la pratique comme art, les pratiquants comme artistes, les observateurs comme publics, bref qui tend à faire advenir un monde de l’art ». Or si l’une des forces d’un tel concept et d’un tel paradigme « institutionnel » est justement de ne pas limiter la possibilité d’un « devenir-art » aux « objets » au sens strict mais aussi à ce qui paraît résister, au moins pour partie, à une «ontologie de l’objet» — les paysages (land art), les « situations » (happening), etc. —, permettent-ils pour autant, et le cas échéant selon quelles modalités, de se saisir des pratiques dansées ? Rien n’empêcherait bien entendu de comprendre la danse comme une « artification » de ce « sujet » tout à fait particulier qu’est le corps au sein d’un « monde de la danse ». Mais toute artification du corps n’est pas danse et, de fait, l’histoire de l’idée de corps comme « œuvre d’art » s’appuie sur une série de phénomènes dont la structure paraît tout autre : des pratiques ancestrales de la parure jusqu’à la haute couture, du tatouage tribal à la pratique moderne du body painting, et jusqu’aux formes les plus quotidiennes d’intervention sur le corps — du simple maquillage au bodybuilding— on assiste bien à une esthétisation de la corporéité suffisamment codifiée pour être assimilée à une artification, mais qui diffère semble-t-il en nature d’avec tout devenir dansant du corps. Pour n’être pas, dès lors, une simple «artification du corps», de quoi la danse pourrait-elle bien être une artification, et quel type de paradigme la rendrait possible ? Et a contrario, dans quelle mesure les pratiques dansées comprises pour elles-mêmes ne permettraient-elles pas de mettre en cause, au moins pour partie, ce tournant « institutionnel » de l’idée d’art ?

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Soumission des contributions

Les contributions, rédigées en français, doivent comprendre :

·         Le titre de l’article

·         L’article de 25000 signes (espaces compris) + ou – 20% 

·         Son résumé (700 signes, espaces compris, maximum)

·         Le nom de l’auteur ou des auteurs

·         Une présentation succincte de l’auteur ou des auteurs (100 mots maximum) 

Elles seront envoyées au format pdf à Grégori JEAN : gregori.jean@unice.fr

Les propositions feront l’objet d’une double lecture à l’aveugle par le comité de rédaction de la revue Noesis. 

Date limite d’envoi des articles : 30 juillet 2020

Les réponses seront communiquées le 30 septembre 2020

RESPONSABLE : 

Grégori Jean / Revue Noesis