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Un "spectacle dérobé à l'histoire" : théâtres et émotions de la Révolution française

Date: 
18/06/2019 - 19/06/2019
Date limite: 
28/02/2019

 

Les spectacles constituent un laboratoire privilégié pour repérer et saisir l’articulation des représentations et des émotions qu’elles provoquent. À la suite de travaux collectifs récents consacrés à l’avènement d’une « société du spectacle » au XVIIIe siècle, à la politique du répertoire théâtral et aux fictions de la Révolution (voir la bibliographie ci-dessous), ce colloque interdisciplinaire invite à explorer l’événement vécu, jusque dans son après-coup sous le Consulat et l’Empire, dans la perspective ouverte de l’histoire des émotions : l’on propose d’étudier en miroir comment la fiction théâtrale réfléchit et façonne des sensibilités en actes, tandis que des dispositifs spectaculaires sont mobilisés pour produire des effets sensibles dans la sphère publique, de sorte que les émotions sont agencées par des pratiques codifiées voire ritualisées mais s’y « dérobent » parfois de façon inattendue, déjouant l’effet escompté. Il s’agit ainsi de mettre au jour une politique des émotions sous la Révolution en confrontant le théâtre aux autres manifestations collectives ressortissant à la « forme spectacle » : de l’Assemblée à l’échafaud en passant par le champ de bataille, de la fête aux conférences, via la « culture des apparences » et les stratégies de publicité. Entre unanimité et dissensus, plaisir et choc, froideur et exaltation, quelles formes ces émotions prennent-elles ? Quel statut leur octroyer pour l’herméneutique des textes et des spectacles, et comment leurs traces (écrites, visuelles ou sonores) idéologiquement situées contribuent-elles à fixer une mémoire orientée de la Révolution ?

La réflexion pourra embrasser les axes suivants :

Diversité et redistribution des émotions théâtrales

La nouvelle donne politique bouscule les genres, l’économie des spectacles et les horizons d’attente des auteurs-spectateurs, ce qui se traduit dans les effets des pièces, diversement éprouvés selon les publics. Comment les émotions théâtrales entrent-elles en résonance avec la Révolution dans ses différentes phases ? Les caractériser à la faveur d’études ciblées suppose d’opérer des distinctions fines en prêtant attention aux discours et réseaux métaphoriques récurrents (comme l’« électricité du théâtre ») et d’historiciser les séances en fonction des contextes ainsi que des lieux de création et de reprises.

Que l’on mette l’accent sur un théâtre de divertissement, ou didactique et patriotique, voire épique, les réactions des spectateurs oscillent entre adhésion participative ou admiration et distance critique ou rejet. De même que le rire présente des formes et des significations diverses, les émotions tragiques ne se réduisent pas à la terreur et la pitié. La rupture révolutionnaire permet que de nouveaux sujets polémiques, voire traumatiques, soient mis en scène : selon un processus spéculaire entre la fable et le temps de la représentation, une poétique de la hantise propice à des transferts symboliques se fait jour. Aussi a-t-on souvent attribué au mélodrame une fonction réparatrice au sortir de la décennie. À l’heure où est promue l’exemplarité civique, qu’en est-il de la catharsis ?

L’on peut tâcher de ressaisir la « fermentation » des émotions en scène et par la scène en explorant les cas d’harmonie ou les discordances entre intentions auctoriales (et politiques) et performances publiques, grâce aux traces de leur réception : rapports de censure et de police, critiques dans la presse et autres témoignages (mémoires, essais, tableaux de la littérature…), que pourront éclairer des rapprochements bienvenus avec d’autres arts, visuels ou musicaux.

Politique des émotions et matérialité des spectacles

La libéralisation du secteur théâtral en janvier 1791 et l’apparition de nouvelles formes de rituels politiques comme la fête accroissent les scènes, donc les expressions sensibles et les clivages idéologiques entre partisans et adversaires de la Révolution. En vue de caractériser ce marché du spectacle (entendu comme espace économique et arène de débat), pourront être étudiés :

  • Les dispositifs remarquables où se cristallisent les émotions collectives : scènes improvisées, de plein air, théâtres publics ou de société ; fêtes, célébrations officielles, pompes funèbres ; séances d’assemblée, procès politiques, profanations... La pulsion scopique du public suscite des mises en récit et en images (tableaux officiels, caricatures…) et une analyse à chaud des événements spectaculaires ;
  • La valeur des émotions et leur « navigation » entre plusieurs régimes : comment se combinent ou s’opposent, par exemple, l’amour ou l’amitié et la haine, le rire, l’effroi ou la honte, le « grotesque » et le « sublime » ? Les polarités ambivalentes de l’enthousiasme patriotique, du deuil ou encore de la fraternité méritent une attention particulière ;
  • Les effets produits par la matérialité des spectacles : modulation de la voix du comédien ou de l’orateur, techniques de jeu et de déclamation, utilisation ancillaire de la musique, de la chorégraphie, détournement d’habits civils en costumes, rôle des décors signifiants ;
  • Les rôles des principaux « acteurs » : si l’on pense spontanément aux représentants politiques et aux militaires, Mercier, à qui l’on emprunte le titre du colloque, remarquait encore dans Le Nouveau Paris « que les comédiens et les peintres avaient joué dans la révolution les rôles les plus absurdes et les plus sanguinaires ». Une approche anthropologique ou sociologique pourrait éclairer les enjeux et les risques de la médiatisation et de l’engagement.

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Le colloque se tiendra à Paris les 18 et 19 juin 2019, à l’EHESS et à la Sorbonne.

Les propositions de communications (titre et résumé de 300 mots environ) devront parvenir avec une courte notice biobibliographique au plus tard le 28 février aux deux adresses suivantes :

thibaut.julian@ehess.fr et renaud.bret-vitoz@sorbonne-universite.fr.

Suite à la sélection des participants par le comité scientifique, les résultats seront transmis par les organisateurs vers le 15 mars.

Les communications, en français ou en anglais, ne devront pas dépasser 20 minutes. L’hébergement est à la charge des organisateurs.

 

Comité d’organisation : Thibaut Julian (postdoctorant EHESS, CRH) et Renaud Bret-Vitoz (professeur à Sorbonne Université, CELLF)

 

Indications bibliographiques

Arasse Daniel, La Guillotine et l’imaginaire de la Terreur, Paris, Flammarion, 1987

Assoun Paul-Laurent, Tuer le mort. Le désir révolutionnaire, Paris, PUF, 2015

Baeque Antoine de, La Révolution terrorisée, Paris, CNRS Éditions, 2018

Berthier Patrick, Le Théâtre en France de 1791 à 1828 : le Sourd et la Muette, Paris, H. Champion, 2014

Bonnet Jean-Claude (dir.), La Carmagnole des Muses, Paris, Armand Colin, 1988

Bonnet Jean-Claude (dir.), L’Empire des Muses : l’Empereur, les Arts et les Lettres, Paris, Belin, 2004

Bourdin Philippe, Aux origines du théâtre patriotique, Paris, CNRS Éditions, 2017

Bourdin Philippe et Le Borgne Françoise (dir.), Costumes, décors et accessoires dans le théâtre de la Révolution française et l’Empire, Clermont-Ferrand, PUBP, 2010

Bourdin Philippe et Loubinoux Gérard (dir.), Les Arts de la scène et la Révolution française, Clermont-Ferrand, PUBP, 2004

Bret-Vitoz Renaud, L'Éveil du héros plébéien (1760-1794), PUL, « Théâtre et société », 2019

Brown Gregory, Cultures in Conflict : the French Revolution, Westport, Greenwood Press, 2003

Corbin Alain (dir.), Histoire des émotions, t. II : Des Lumières à la fin du XIXe siècle, Paris, Seuil, 2016 (notamment Guillaume Mazeau, « Émotions politiques : la Révolution française », p. 98-142)

Darmon Jean-Charles (dir.), Littérature et thérapeutique des passions : la catharsis en question, Paris, Hermann, 2011

Delon Michel, L’Idée d’énergie au tournant des Lumières (1760-1820), Paris, PUF, 1986

Frantz Pierre et Marchand Sophie (dir.), Le Théâtre français du XVIIIe siècle : histoire, textes choisis, mises en scène, Paris, L’Avant-scène théâtre, 2008

Frantz Pierre, Perazzolo Paola et Piva Franco (dir.), « La Révolution sur scène », Studi Francesi n°169 (LVII | 1), 2013

Frantz Pierre et Ferret Olivier (dir.), « Haines politiques », Orages. Littérature et culture 1760-1830, n°16, 2017

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Laplace-Claverie Hélène, Ledda Sylvain et Naugrette Florence (dir.), Le Théâtre français du xixe siècle : histoire, textes choisis, mises en scène, Paris, L’Avant-scène théâtre, 2008

Lilti Antoine, Figures publiques. L’invention de la célébrité, 1750-1850, Paris, Fayard, 2014

Martin Jean-Clément, Nouvelle histoire de la Révolution française, Paris, Perrin, 2012

Martin Roxane, L’Émergence de la notion de mise en scène dans le paysage théâtral français (1789-1914), Paris, Classiques Garnier, 2013

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Melai Maurizio (dir.), « Le Tragique moderne », Orages. Littérature et culture 1760-1830, n°14, 2015

Ozouf Mona, La Fête révolutionnaire, 1789-1799, Paris, Gallimard, 1976

Pedler Emmanuel et Cheyronnaud Jacques (dir.), La Forme spectacle, Paris, Éditions de l’EHESS, « Enquête », 2018

Poirson Martial (dir.), Le Théâtre de la Révolution, 1789-1799 : politique du répertoire, Paris, Desjonquères, 2008

Poirson Martial et Spielmann Guy (dir.), Dix-huitième siècle, n°49 : « Société du spectacle », 2017

Rancière Jacques, Le Spectateur émancipé, Paris, Ed. la Fabrique, 2008

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Ritz Olivier, Les Métaphores naturelles dans le débat sur la Révolution, Paris, Classiques Garnier, 2016

Roulin Jean-Marie et Saminadayar-Perrin Corine (dir.), Fictions de la Révolution, 1789-1912, Rennes, PUR, 2017

Sermain Jean Paul et Négrel Éric (dir.), Une expérience rhétorique : l’éloquence de la Révolution, Oxford, Voltaire Foundation, « SVEC », 2002

Starobinski Jean, 1789, les Emblèmes de la raison, Paris, Flammarion, 1979

Tackett Timothy, Anatomie de la Terreur [2015], Paris, Seuil, 2018

Wahnich Sophie, La Liberté ou la mort. Essai sur la Terreur et le terrorisme, Paris, Ed. la Fabrique, 2003

Wahnich Sophie, Les émotions, la Révolution française et le présent : exercices pratiques de conscience historique, Paris, CNRS Éditions, 2009

Wynn Thomas (dir.), Representing violence in France, 1760-1820, Oxford, Voltaire Foundation, « SVEC » n° 2013/10